Le Paon de Chios



Où une broderie de soie, reprends vie.


Ma Grand-Mère paternelle, Hélène, habitait à Alger, 16 rue Michelet. Cette rue s'appelle maintenant la rue Didouche Mourad.

Grand-Maman, avait de jolis meubles, elle soignait son intérieur avec un goût inné et m'accueillait souvent chez elle pour y dormir et passer quelques jours, pendant que mes parents voyageaient ou simplement, sortaient un soir avec des amis. J'adorais passer ce temps chez elle. J'étais très gâtée et j'en profitais beaucoup. Pauvre Grand-Maman qui était clouée sur son fauteuil par des rhumatismes terribles. Elle me racontait des histoires, m'apprenait à jouer à la belote et à faire des réussites. Nous aimions beaucoup les cartes dans la famille. Son salon sentait bon la cire, les tapis étaient moelleux, les lumières jouaient sur les peintures et les cadres dorés des miroirs que nous appelions "miroirs de pachas" ou "glaces vénitiennes", mais qui en réalité venaient de Beaucaire où ils étaient exécutés pour le Maghreb et le Moyen Orient. On peut d'ailleurs en voir sur la peinture de Delacroix, "Femmes d'Alger".

Grand-Maman m'expliquait toujours le pourquoi des choses, me disait d'où provenait un meuble, un tableau, un miroir, me disait à qui ils avaient appartenu ou bien où ils avaient été achetés Ils finissaient pour moi, par avoir une âme; ce qui répondait un peu à la question de Lamartine.

Au dessus du divan, se trouvait un cadre important dans lequel se détachait, un paon en broderie de soie, fixé entre deux verres. Je l'admirais beaucoup, mais il y avait toujours chez Grand Maman, une certaine réticence à me raconter beaucoup sur ce paon. Généralement elle me disait simplement : "C'est le paon de Chios... Il porte malheur..."A l'époque, je ne savais pas très bien où se trouvait Chios, et je ne savais pas non plus que mes ancêtres venaient de cette Ile maintenant grecque, mais qui faisait partie de l'Empire Ottoman lorsque ses habitants avaient dû fuir devant les Turcs qui les chassaient.

On ne fait jamais assez parler ses grands-parents!!!Il faut les forcer un peu, mais malheureusement lorsque l'on est petit ou même adolescent on a peu d'intérêt pour toute cette histoire ancienne. Pourquoi ce paon portait malheur??? Je me posais parfois la question, tout en sachant que Grand Maman avait eu un grand malheur dans sa vie, c'était de perdre son mari Denis à la Guerre de 1914/1918, qui avait été tué à la tête de ses hommes en défendant une position française contre les allemands.

Adolescente, et de passage bien souvent à Paris, j'allais au Louvre et un jour je découvris la peinture de Delacroix intitulé "Les Massacres de Scio". Cela me donna à penser. Je faisais le rapprochement entre le paon, le malheur et l'Ile natale de mes ancêtres. De retour à Alger, je questionnais mon Père, Grand Maman n'étant plus parmi nous pour m'expliquer, - et d'ailleurs l'aurait-elle fait ? - sur ces Massacres et sur l'histoire de Chios. J'appris ainsi l'histoire de la famille et comprenait enfin pourquoi, ce paon, pouvait porter malheur. Il suffisait que Loula Vlasto en ait parlé en ces termes à sa fille, sa petite-fille Julie - qui fût mon arrière-grand-mère - puis que Julie l'ait elle-même raconté à sa fille Hélène pour que tout s'éclaircisse un peu. Le paon était toujours chez nous et nous disions toujours : "C'est le paon de Chios... il porte malheur..."

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Le temps passa. Après la Guerre d'Algérie, nous nous retrouvâmes en France, et le paon de Chios vint orner un mur chez mon Père à Paris. Bien qu'il ait eût cette mauvaise réputation, nous l'aimions beaucoup, car en fait il était très beau. Je passais devant lui lorsque j'allais rendre visite à Papa et ne manquais jamais de prononcer "in petto" : "C'est le paon de Chios... il porte malheur".

Un jour, nous étions tranquillement dans le salon, discutant de choses et d'autres, lorsqu'un bruit inquiétant se fit entendre dans sa chambre. Je me levais vite et force me fut de constater ce que j'avais prévu, le paon était tombé et gisait en mille miettes sur la moquette. Les vitres brisées avaient laissé s'échapper tous les morceaux, feuilles, papillons, fleurs, qui composaient le tableau. J'étais désolée et Papa avec moi. Tandis que je rassemblais les morceaux délicatement pour les rouler dans du papier de soie, je demandais à Papa de le faire arranger. Et oh stupeur : "Non, c'est le paon de Chios...il porte malheur..." Sa réponse vint me clouer une autre fois. Devant mon insistance, Papa me répondit : "Nous verrons un peu plus tard". On laissa la place vide et le paon ne reparut pas. Le temps passa encore, les évènements se succédaient, et un jour Papa, à son tour nous quitta. Il fallut déménager son appartement, prendre des décisions pour l'avenir et nous nous sommes retrouvés un jour à la Grange du Tambour.

Le paon était toujours plié dans son papier de soie.

L'installation nous prit du temps encore. J'étais très heureuse de cette nouvelle vie, de retrouver un peu mes racines, et de sentir un plus fortement sur ma peau, ce soleil que j'aimais tant et qui m'avait tant manqué à Paris. Puis, j'eus mon ordinateur, puis je découvris Internet, ce que l'on pouvait faire avec, et lorsque je fus plongée profondément dans ma généalogie, que j'avais visité l'Ile de Chios, y avais vu la terre et les maisons de mes ancêtres et que je trouvais ce "cousin-qui-descend-des-Vlasto-comme-moi", je décidais un jour que le paon devait retrouver ses lettres de noblesse et après avoir subi toutes ces avanies et ses péripéties, qu'il aurait de nouveau sa place parmi nous.

Où donc l'avais-je rangé? Commença alors la recherche. Nous l'avions oublié ce pauvre paon!!! Relégué aux oubliettes! Mais, bien caché dans une encoignure, il fit un jour sa réapparition et je dépliais le papier avec délicatesse pour constater que ses couleurs étaient encore magnifiques et qu'il devait absolument retrouver un cadre digne de lui. Je me gardais bien de dire la phrase consacré... Il ne le fallait plus.

Il y a en Avignon, un lieu magique, où vous pouvez trouver tout ce que vous cherchez en matière d'antiquités, de tableaux, une maison magnifique, Plan de Lunel, et cette maison est celle de Gérard Guerre. Cet avignonais de souche, aime sa ville et tout ce qui s'y rapporte. De plus il a culture et connaissances certaines de tout ce qui concerne les antiquités en général. C'est plus qu'un fournisseur, c'est un ami. Je me rendis donc chez lui, le paon de Chios sous le bras et une fois de plus dépliais le rouleau de papier de soie. Il fut émerveillé par la "chose". Evidemment il avait sous la main la personne qui pourrait lui redonner vie. Une brodeuse hors pair, Meilleur ouvrier de France, titre que plus d'un peuvent envier. Le paon de Chios partit chez elle. Il en revint...Il était splendide, dans toute sa majesté. Nous avons choisi un cadre digne de lui, et lorsqu'il fût prêt je m'en vins le chercher pour l'accrocher en bonne et due place. Je vous le présente. Il a plus de 180 ans pour le moins, il a traversé bien des orages de toutes sortes, il a voyagé, probablement dans des conditions qui ne furent pas excellentes, mais il est toujours là pour témoigner de la survivance de tous ceux qui nous ont précédés, comme le font aussi l'icône de Zannis et la bague de Loula.


Le Paon de Chios


Création : 2001-12-10
Mises à jour : 2003-10-04
2003-11-11
2005-01-24
2012-01-20
2019-09-20

Broderie sur soie, au passé empiétant. Les morceaux ont été collés sur toile. L'île de Chios était réputée pour ses soies et ses ouvrages avec cette matière.




© Françoise Bernard Briès.

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